Le nouveau travail de recherche de Mégane Likin, mené à la Fondation privée du Carrefour des arts, prend son origine dans une boîte à photos trouvée, et dans la réinterprétation de son contenu qui dévoile, au fil des clichés, les pérégrinations d’une famille, au demeurant non identifiée, durant les années 60. Geste moins simple qu’il n’y paraît, et aux conséquences souvent plus vertigineuses qu’on ne pense.

Dans le champ de l’art actuel, et singulièrement dans celui de la photographie, la relecture historique, voire la réécriture créative, ont clairement le vent en poupe. On ne compte plus, depuis quelques années, les études à propos de photographie vernaculaire, les tentatives diverses pour revaloriser, si besoin en était, la photo de famille ou amateur, ni les plasticiens utilisant la photographie anonyme comme support à leur travail — support à la fois en terme de soutien, de matière première et de matériau physique, concret.

Encore la démarche de Mégane Likin se distingue-t-elle précisément de la plupart de ces stratégies plus ou moins « réappropriationnistes ». En ceci qu’elle ne travaille pas « sur l’image » à proprement parler, mais plutôt « à partir de », et ce « partir de » a ici tout son sens et toute son importance. Partir d’où, et pour aller vers quoi?

Tout comme le « Grand Tour » du XIXe siècle, auquel tout « honnête homme » (honnête et bourgeois, s’entend) se devait de s’adonner, a permis à travers la constitution d’albums photographiques de voyager en Orient, en Méditerranée, ou au-delà, par procuration, le travail récent de Mégane Likin invite, sans avoir l’air d’y toucher, à voyager dans le temps. Sans avoir l’air d’y toucher car tout semble chez elle hors d’atteinte : le paysage s’efface plus qu’il n’apparaît, balayé par un léger travelling qui pourrait être celui d’un train, mis à distance par une vitre plus ou moins imaginaire, rendu à la fois ordinaire et inaccessible par un éloignement symbolique, contemplé toujours depuis un lieu en retrait, si ce n’est de retraite. On ne s’approche pas, on ne touche pas, on ne s’approprie pas et, à rebours d’une tendance si lourde et si navrante, on ne s’immerge pas : on rêve qu’on voit et on voit qu’on rêve, sans bien savoir d’où ni de quoi. L’œil seul, seul mais formidablement, se retrouve ici mobilisé ; l’œil, donc « tout le reste ».

La mémoire en premier lieu, ou du moins le besoin de narration. Un léger exotisme se surimpose à la lecture des images, une impression de déphasage. L’Asie, oui bien sûr, les vastes états d’Amérique, ou un Grand Nord quelconque — mais si peu reconnaissables. Des bribes de vie, très certainement, mais à peine lisibles. Des détails et des signes, çà et là ; mais plus allusifs que signifiants. La touche de l’artiste est infiniment délicate : elle lorgne vers de nouvelles gammes chromatiques ; s’affranchit de tout modèle, tout en s’avouant référentielle ; ose traduire, avec une fidélité plus profonde que celle de l’image photographique, des paysages jamais vus; joue du cliché et le déjoue en même temps. Sacrifie tout repère. C’est le fil même de la conscience qui semble balayé ici, bien plus que n’est brossée fidèlement la nature.

 

On convoquera d’ailleurs moins ici les figures du mouvement — qui n’est dans ces toiles minuscules qu’hypostase ou allégorie — que celles de son absence: cet « art d’être immobile » cher à Pico Dyer (« The Art of Stillness: Adventures in Going Nowhere »), immobile dans un monde où tout bouge ou va trop vite… Cet « art de s’égarer », beau titre du film consacré par Legrand et Lehman aux derniers jours et à la fuite tragique de Walter Benjamin… Cet art de la promenade, qui est celui « d’être perdu sans se perdre », comme le formulait Lise Ducleaux, alors en résidence à Marchin, mettant vaguement ou mentalement ses pas dans ceux de Thoreau. Pour sûr, Mégane suivrait volontiers le sentier de ces prédécesseurs-là.

Quant au train, il est la bande passante, sans début ni fin, de tous ces arts et des films qu’ils ont à peine eu le temps de déposer en nous. L’écran ouvert sur le lieu d’un drame fugitif ou d’un bonheur à peine perceptible. Étrange et inquiétante familiarité, dont Mégane creuse le sillon avec une détermination accrue. C’est un documentaire à la fois intime et impersonnel, d’où l’humain a été discrètement évincé, et voilà donc le cadre rendu disponible à de nouvelles expériences, à un nouvel investissement. Un engagement à peindre envisagé comme invitation à se perdre pour se retrouver, entre mémoire gravée et souvenirs fantasmés, entre faits personnels et anecdotes empruntées. L’espace et le temps sont ouverts, la patte seule de l’artiste les relie, sans volonté d’illusionnisme mais avec, confusément, la réelle et utopique aspiration à une forme de vérité, une vérité plus vraie que celle que, banalement, délivrent les preuves, et singulièrement les traces photographiques. Un voyage statique, une contemplation en même temps figée et transitoire. Un besoin de beauté à la fois foudroyant et dérisoire.

 

Quelques cartes postales, finalement. Autant dire trois fois rien. Vierges et à (r)envoyer d’ici à là, en transit d’un lieu à l’autre, à adresser, comme le dit l’artiste elle-même, « d’un état à un état second »… Manière définitive, de boucler la boucle, de retourner à l’envoyeur? Et toujours sans avoir l’air d’y toucher: car sous la trompeuse douceur des choses, ciels délavés ou feuillages floutés, c’est la mort qui défile, la tienne, la mienne, peut-être la nôtre, et vaguement celle des images. Au verso, transparente et pudique, la lumière continue d’écrire, inlassablement; et de donner de ses nouvelles…

Paysages éblouis, mai 2022, Emmanuel d'Autreppe